Publié : 3 novembre 2013

Les rues Galliéni et Lord-Kitchener au Havre / Die Straßen Galliéni und Lord-Kitchener in Le Havre

Délibération du conseil municipal du Havre – Séance du 16 août 1916
N°17 – Rues Galliéni et Kitchener. Dénomination. Propositions. Commissions.

M. Meyer – Je désire proposer le renvoi à la Commission de la Voirie de l’attribution à deux rues du Havre des noms de Galliéni et de Kitchener.

M. Jennequin, adjoint – Très bien !

M. le Maire – Je vous propose le renvoi aux Commissions de la Voirie et de l’Intérêt Général.

M. Begouen Demeaux – Il avait été décidé, d’une façon générale, que nous attendrions le fin de la guerre pour procéder à ces changements ?

M. Meyer – La Base anglaise est au Havre et il serait désirable que la question fut solutionnée tout de suite.

M. Déliot – On l’a bien fait pour le Boulevard Albert Ier.

M. Jennequin, adjoint – Oui.

M. le Maire – Je mets aux voix le renvoi aux Commissions de la Voirie et de l’Intérêt Général.

M. Meyer – Avec avis favorable.

Le renvoi est prononcé.

Délibération du conseil municipal du Havre – Séance du 13 septembre 1916
N°28 – Dénomination de rues. Rues Galliéni et Lord-Kitchener. Rapport. Adoption.

M. Meyer, au nom de la Commission de la Voirie [1], donne lecture du rapport ci-après :

Messieurs,

Dans sa réunion du 16 août 1916, j’ai eu l’honneur de proposer au Conseil municipal de donner à deux voies de notre ville les noms de Lord Kitchener et du Général Galliéni.
L’Assemblée a bien voulu, à l’unanimité, prendre en considération ma proposition qui a été renvoyée à la Commission de la Voirie pour la détermination des voies auxquelles ces dénominations nouvelles seraient données.
Je viens aujourd’hui soumettre à votre assentiment les résolutions adoptées par la Commission de la Voirie, d’accord avec l’Administration.
Les membres de votre Commission ont été unanimes à penser que, sans attendre la fin de la guerre où des résolutions devront être prises par nous pour perpétuer dans notre ville le souvenir des grands événements dont nous sommes les témoins et des hommes qui auront acquis le plus de droits à notre gratitude, il convenait de rendre à présent un hommage public à deux hommes qui ont, l’un et l’autre, mérité non seulement la reconnaissance de leur Patrie, mais encore celle de toutes les Nations alliées pour la défense su droit.
Grands Administrateurs militaires, diplomates et soldats tout à la fois, Ministres de la Guerre, ils ont accompli tous deux une carrière qui présente plus d’un trait commun et qui a été brutalement brisée avant qu’ils aient pu assister au triomphe de leur œuvre. Ils ont joué, l’un et l’autre, à l’époque la plus critique de l’histoire de leur pays et du monde civilisé, un rôle décisif.
L’un, Lord Kitchener, a été le Lazare Carnot, l’organisateur de la victoire de la Grande-Bretagne. Il a fait de cette « misérable petite armée anglaise » pour laquelle ses ennemis n’avaient pas assez de mépris, une armée nombreuse et puissamment outillée dont les Allemands sont à même de constater la vaillance et la ténacité, des rives de l’Yser aux rives de la Somme.
Nous avons eu le privilège d’en accueillir les premiers bataillons sur la terre de France et nous n’avons cessé depuis de longs mois d’en voir défiler dans nos rues les superbes soldats.
Siège de l’une des Bases les plus importantes que l ’Armée anglaise possède en France, notre Ville a plus que toute autre, peut-être, le devoir de rendre un hommage public à lord Kitchener.
Dans cet hommage, nos amis et alliés, aujourd’hui nos hôtes, verront le témoignage de nos sentiments d’admiration pour leur armée qui combat si bravement aux côtés de la nôtre, pour leur pays tout entier qui a su sacrifier ses libertés les plus chères pour la défense de la civilisation menacée.
Nous devons aussi rendre un hommage public au général Galliéni qui a pris une part si importante à la victoire de la Marne et a ainsi puissamment contribué à repousser l’envahisseur et, en ce qui concerne plus particulièrement notre ville, à la sauver de l’occupation allemande. Notre hommage ne va pas seulement d’ailleurs au vainqueur de l’Ourcq, mais aussi au Ministre éminent dont le rôle fut si fécond pour la défense nationale.
Votre Commission de la Voirie vous propose de dénommer rue lord Kitchener, la rue de Mexico, située à proximité de la Base anglaise. Elle vous propose de dénommer rue Général Galliéni la rue du Champ-de-Foire. Ce sont là deux voies importantes, situées au centre de la ville, dont le changement de dénomination n’est pas de nature à léser sérieusement des intérêts privés et dont la dénomination actuelle ne rappelle aucun souvenir national ou local digne d’être conservé.

Nous espérons en conséquence que ces choix recevront votre entier assentiment.

M. Begouen Demeaux – Je n’ai que de très modestes observations à présenter sur les conclusions du rapport ; je les soumets à la sagesse de nos Collègues et en particulier de M ; le Rapporteur.
Je m’associe pleinement aux considérations qu’il a très éloquemment développées et par lesquelles il a rendu hommage aux deux hommes d’Etat éminents, aux deux ministres de la Guerre remarquables entre tous, qui ont aidé grandement au sort des armées alliées ; je m’associe pleinement à cet hommage, je le répète, et je suis d’avis comme lui, que les noms de ces deux hommes, qui resteront dans l’histoire et qui y sont déjà entrés, doivent être donnés à deux de nos voies publiques, lorsque le moment sera venu de rendre aux héros de cette guerre et aux chefs d’Etat qui auront conduit les troupes alliées à la victoire, l’hommage que nous leur devons. Mais je voudrais faire, encore une fois, de très modestes observations à ce sujet.
La première de ces observations est qu’il serait plus opportun, comme on l’avait décidé précédemment en Commission, à une séance à laquelle je me trouvais assister, à propos d’une autre demande semblable, de réserver les décisions de ce genre pour après la guerre.Je n’entends pas faire allusion à un autre vote du Conseil par lequel il avait été décidé qu’on ne donnerait le nom de personnes célèbres à des rues qu’au bout d’un certain temps après la mort de ceux-ci ; je veux bien qu’en ces temps héroïques on fasse des exceptions ; mais, encore une fois, il serait peut-être prématuré d’engager le choix des voies, tout au moins en décidant, dès aujourd’hui, qu’on va donner les noms de ces deux Ministres de la guerre à des voies quelconques.
Mes observations porteront aussi sur le point particulier des rues proposées. Il me semble que les voies en question sont assez mal choisies, à un double point de vue. D’abord, on les qualifie de grandes voies ; or, ce sont des voies relativement modestes, peu fréquentées, notamment en ce qui concerne la rue de Mexico, qui est peu passante. Quant à la rue du Champ-de-Foire, il est fâcheux, à mon avis, de voir débaptiser une rue quand la nécessité ne s’en fait pas absolument sentir, et dont le nom rappelle un souvenir, qui n’est peut-être pas d’un intérêt considérable, mais qui valait la peine d’être conservé.
La rue de Mexico rappelle un succès des armées française dans une expédition que beaucoup peuvent juger sévèrement, au point de vue politique ; mais enfin c’est un souvenir qui n’en reste pas moins glorieux pour nos armes. Au profit d’hommes contemporains, vous voulez faire disparaître ce nom, qui rappelle un fait d’armes de notre armée. Je dis qu’il serait regrettable de voir disparaître de l’histoire un fait moins important sans doute que la bataille actuelle, mais qui est cependant la gloire de nos armes.
J’étais un peu contemporain de l’époque. Je n’avais pas de souvenirs personnels, mais j’ai consulté des procès-verbaux, des documents sur la matière et j’ai acquis la conviction qu’il s’agit, non de la capitale du Mexique célébrée comme telle, mais bien de rappeler le souvenir d’une victoire française.
En ce qui concerne la rue du Champ-de-Foire, le changement a peut-être moins de portée. Cependant, on a dit souvent qu’au Havre il y avait très peu de souvenirs locaux, et peut-être pourrions-nous nous efforcer de ne pas faire disparaître ceux qui existent encore. Il est entendu que le Champ de foire n’existe plus depuis longtemps, mais la topographie locale est rappelée par des noms de rues, encore intéressants à conserver au point de vue pratique. En effet, les noms proposés sont moins faciles à retenir que des noms courants comme le nom de « rue du Champ-de-Foire ». Ce n’est pas un souvenir historique, amis cela rappelle que le Champ de foire existait, il y a 4 ou 5 siècles, peut-être avant la fondation du Havre, à l’endroit que vous savez jusqu’à la rue Thiers. Si vous débaptisez la rue, ce souvenir disparaît.
Ce que je désirerais surtout, et je fais appel à la sagacité de M. le Rapporteur, c’est que les deux noms afin de les mieux honorer, fussent donner à des voies plus larges, plus importantes, plus connues. Je ne vous proposerai pas de débaptiser telle ou telle voie du centre de la ville ; mais nous avons au Havre, par exemple, des quais (je ne fais pas allusion à un article récent paru dans les journaux), sur notre port , qui portent des dénominations qu’on pourrait bien changer.
Notre Collègue M. Encontre, à un moment donné, avait proposé la suppression du nom de « Hambourg », que porte un de nos quais. Nous avons d’autres quais qui ont des noms que je qualifierai d’insignifiants : par exemple, sur la Canal de Tancarville, vous avez le quai de la Gironde, le quai de la Garonne. Je vous demande ce que ces noms-là viennent faire au Havre ; c’est peut-être une allusion à la batellerie d’autrefois …

M. le Maire – Il y a aussi le quai de la Saône, de la Loire, etc. ...

M. Begouen Demeaux – Je cite ces deux-là parce que ce sont des quais d’assez grande importance. Et je me permettrai de faire observer que le Hangar aux cotons, qui se trouve sur le quai de la Garonne, est beaucoup plus connu des Anglais, est un endroit beaucoup plis intéressant, que la rue de Mexico.
Je crois que la question des nouvelles dénominations de voies a été étudiée un peu vite, sinon à la légère ; elle demande cependant réflexion et je voudrais qu’elle revienne à nouveau devant le Conseil. Décidons donc, en principe, pour donner satisfaction à M. le Rapporteur, que les noms de Galliéni et de Kitchener seront donnés à des voies du Havre, et renvoyons la question du choix des rues à la Commission.
Vous avez au Havre bon nombre de rues qui portent des noms insignifiants de braves propriétaires, qui ont tout simplement donnés leur terrain pour l’ouverture de la rue. Je ne vous propose pas de débaptiser la rue Thiébaud, par exemple, mais nous en avons une douzaine de ce genre.
Il serait préférable, à mon avis, encore une fois, qu’on donne le nom de ces deux Ministres de la Guerre à des quais, à des voies ayant une certaines notoriété, et je demande le renvoi de la question à Commission, pour complément d’étude, afin qu’ion ne fasse pas disparaître les deux noms dont on a parlé : rue de Mexico et rue du Champ-de-Foire, et l’un d’eux surtout.

M. le Maire – La Commission de la Voirie, d’accord avec l’Administration, a accepté à l’unanimité, la proposition faite par M. Meyer. Dans ces conditions, je crois qu’il n’y a pas lieu de revenir sur la décision prise par les membres de cette commission.
Nous pouvons voter dès ce soir sur les conclusions du rapport.

M. Meyer – M. Begouen Demeaux demande d’émettre un vote de principe, mais cela a déjà eu lieu dans notre dernière séance …

M. Déliot – Le nouveau renvoi à Commission ne servirait à rien.

M. Meyer, rapporteur – Quant à l’idée de donner les noms de Galliéni et de Kitchener à des quais, je n’en suis pas du tout partisan. En effet, une certaine population seulement fréquente les quais, tandis qu’au contraire, dans le Centre de la Ville, la population entière emprunte un peu toutes les rues. De plus les deux voies proposées sont assez fréquentées.
La Commission a étudié la question, non pas à la légère, mais très sérieusement et si elle s’est arrêtée à ces deux rues, c’est parce qu’elles portent des noms qui ne méritent guère d’être conservés.

M. Badoureau, adjoint – Le souvenir de la rue de Mexico n’est pas bien glorieux. Après la victoire, il y a eu la défaite !

M. Meyer, rapporteur – Evidemment.
Les deux généraux Galliéni et Kitchener ont pris une grande part à la guerre mondiale d’aujourd’hui et il sera plus agréable d’avoir les souvenirs de Galliéni et de Kitchener que ceux de Mexico et du Champ-de-Foire.
Je suis convaincu que la population sera unanime à approuver le changement proposé.

M. Déliot – On retiendra très bien ces noms. M. Begouen Demeaux craignait tout à l’heure que la population ne les retienne pas facilement.

M. Meyer, rapporteur – Quelles que soient les rues proposées, une discussion aura toujours lieu.
Il y a toujours une raison de ne pas changer le nom de telle ou telle rue.
Quel souvenir peut évoquer le nom de rue du Champ-de-Foire ?

M. Le Chapelain – Je ne voterai pas les conclusions du rapport. Ce n’est pas que je ne rende hommage aux généraux Galliéni et Kitchener, mais j’estime que le changement perpétuel de nom de telle ou telle rue est une cause de trouble pour la population.

M. le Maire – C’est un inconvénient général.

M. Meyer, rapporteur – C’est possible ; mais il y a des noms qui s’imposent, et c’est le cas dans la circonstance.

M. Le Chapelain – On pourrait réserver ces noms pour des rues à créer.

M. Jennequin, adjoint – On pourrait attendre longtemps.

M. le Maire – On change le nom des rues uniquement pour rendre hommage à des personnages célèbres.

M. Meyer, rapporteur – M. Begouen Demeaux a fait allusion à la proposition de M. Encontre, du 14 décembre 1914, tendant au changement du nom de « Quai de Hambourg ». A ce moment, le Conseil avait également donné un avis favorable à la proposition et renvoyé la question à la Commission de la Voirie. Il y a bientôt deux ans de cela et la Commission n’a pas encore été saisie.

M. Déliot – Les votes de principe ne servent à rien si on ne passe pas à l’exécution dans un délai assez court.

M. Meyer, rapporteur – Si un nom doit disparaître, c’est bien celui du quai de Hambourg.

M. le Maire – Je suis tout à fait de votre avis. Nous ferons venir la question prochainement.

M. Begouin Demeaux – Débaptisez aussi les noms de quais de la Garonne et de la Gironde.

Les conclusions du rapport sont adoptées.

Notes

[1MM. Allan, Auger, Basset, Bricka, de Grandmaison, Déliot, Encontre, Maillart, Meyer, Schoux, Windesheim.