Publié : 19 août 2013

[1918-5] Le Havre : Fêter l’armistice / Den Waffenstillstand feiern

Source / Quelle : AMH - 4Mi400

Le Petit Havre 38eme année n°13608 Mardi 12 novembre 1918

La journée au Havre

Enthousiasme patriotique de la Population

"La guerre est finie !" tel est le bruit qui sortait de toutes les bouches, dès hier matin, quand la nouvelle de signature de l’armistice fut connue.
Puis l’enthousiasme populaire ne tarda pas à se manifester de maintes façons. Des drapeaux alliés étaient arborés aux édifices publics et à la plupart des maisons particulières ; à tous les étages, les chères couleurs nationales flottaient à la brise légère du matin, parlant de joie, d’allégresse et de gloire.
Tandis que des cloches d’églises égrenaient dans l’air les carillons de fête, les promeneurs se pressaient par nos rues commentant l’événement sensationnel, échangeant amicalement leurs impressions.
Des manifestations diverses ne pouvaient manquer de se produire.
Trois cents Belges environ, appartenant à la Pyrotechnie de Graville, organisèrent un cortège qui parcourut les principales voie, chantant et agitant des drapeaux.
Vers onze heures, vers l’instant solennel où les hostilités devaient cesser sur tous les fronts, les sirènes des navires se firent entendre ; leurs cris assourdissants et prolongés mirent une note caractéristique dans la gaieté unanime.
Entre temps, les pavoisements se multipliaient et de petits drapeaux étaient épinglés au corsages de la plupart des promeneuses.
Puis des soldats anglais circulaient portant des drapeaux et... des ombrelles japonaises ; des lycéens formaient aussi un joyeux cortège ; des Américains agitaient vigoureusement des crécelles ; des soldats français fraternisaient avec leurs camarades alliés, et maints autres manifestants clamaient leur allégresse patriotique.
A midi, des tirs de canon marquèrent également la journée glorieuse, impatiemment attendue, résultant de tant de souffrances et de sacrifices, gage de bonheur pour l’humanité entière.
L’après-midi fut caractérisée par une circulation intense, par un mouvement extraordinaire dans nos rues. Il est vrai que beaucoup d’employés et d’ouvriers faisaient grève.... avec l’autorisation, bien entendu, de leurs patrons ; les midinettes n’étaient pas les moins contentes de cette liberté exceptionnelle et se laissaient volontiers embrasser par des poilus galamment expansifs.
A la Bourse, le marché avait été fermé à l’occasion de l’armistice ; partout on se réjouissait d’un heureux chômage, depuis longtemps désiré.
Il nous est impossible de décrire toute la joie populaire et de rendre compte de chacune de ses manifestations. Des camions anglais emportaient des enfants des écoles, entassés, chantant et criant à tue-tête ; des soldats alliés ne cessaient de se divertir, en bandes amusantes ; on entendait les carillons, les sifflets de sirènes, les coups de canon, les salves diverses, tandis que dirigeables et avions évoluaient joliment au-dessus de la cité en liesse et du port où les navires avaient leurs pavois multicolores.
Peu après midi, un bien curieux cortège se forma ; il était surtout composé de Britanniques employés dans le service des tracteurs et de jeunes femmes occupées dans les magasins et ateliers militaires. La plupart de celles-ci avaient leur costume de travail, et les bonnets et tabliers de grosse toile donnaient au cortège un réel pittoresque : certaines femmes étaient coiffées d’un képi ou d’un bonnet de police empruntés à quelque galant compagnon.
Beaucoup d’autres personnes, dont des gosses qui jubilaient follement, s’étaient jointes aux premiers manifestants qui portaient de nombreux drapeaux et parmi lesquels on jouait du clairon, du tambour et de la grosse caisse ; tout ce monde parcourut les rues centrales, fit le tour du Palais de la Bourse, alla acclamer les soldats dans nos casernes et provoqua un très vif mouvement de curiosité et de sympathie.
Vers 3 heures, des Belges, au nombre de près d’un millier, arrivaient à l’Hôtel de Ville. Ils entrèrent dans la cour d’honneur où une musique militaire joua La Marseillaise et La Brabançonne, puis s’élevèrent des cris enthousiastes, tandis que cet important cortège se remettait en marche pour gagner la rue de Paris.
Devant l’Hôtel du gouverneur où il allèrent ensuite, les Belges donnèrent une aubade qui leur valut les chaleureux compliments du contre-amiral Didelot.
Dans toute la ville, particulièrement au centre, des chants, des cris, et même des danses (signalons celles des Belges) montraient d’amusante façon l’état d’esprit général. L’excellent musique du 137e donna un concert au jardin de l’Hôtel de Ville et l’autorité militaire française et alliée laissa les soldats organiser des divertissements originaux.
Vu le nombre considérable d’acheteurs, les marchands de drapeaux firent des affaires d’or et ils épuisèrent rapidement leur stock en magasin. La circulation était telle que la Compagnie des Tramways dut, à partir de 4 heures, arrêter les trafic sur les diverses lignes.
Notons encore, entre maintes manifestations, celle organisée par des Américains. Une musique, d’aimables nurses, des marins et soldats de la grande République alliées défilèrent en bon ordre, sous les regards sympathiques de la foule. En tête du cortège marchait un commandant, puis venait une dame américaine portant un superbe drapeau frangé d’or : selon une coutume nationale, un autre étendard étoilé était tenu horizontalement par des nurses. Plusieurs autres musiques, dont une civile, interprétèrent des morceaux patriotiques ; et les promeneurs, de plus en plus nombreux, témoignèrent par leurs cris et leurs chants d’une joie et d’un enthousiasme indescriptibles.
Nous avons remarqué que les militaires britanniques, américains et belges arboraient, la plupart, des cocardes aux couleurs françaises et ne cessaient de prouver les meilleurs sentiments à l’égard de notre cher pays.
Des ovations grandioses se produisirent, boulevard de Strasbourg, au passage des musiques et des cortèges.
La gaieté populaire, bien spontanée, n’avait pas besoin de stimulant ; mais l’Administration préfectorale et municipale se devait de rehausser l’éclat de cette fête éminemment démocratique. A la Sous-Préfecture était affiché un appel de M. Lallemant, préfet de la Seine-Inférieure, annonçant la cessation des hostilités et prescrivant des sonneries de cloches et des salves d’artillerie.
La municipalité tint la séance solennelle dont nous parlons plus haut et prit toutes les mesures nécessaires.
Les illuminations, peu nombreuses, avaient un caractère tout à fait improvisé et ne pouvaient en aucun titre être comparées à celles qui embellissent d’ordinaire notre ville aux jours de fête. A l’Hôtel de Ville, trois cordons de lampes électriques ornaient la partie centrale de l’édifice. L’hôtel du gouverneur était également illuminé. Ce furent les seuls monuments officiels spécialement éclairés.
Plusieurs banques, les bureaux de la maison Ancel, le Théâtre-Cirque Omnia, les bureaux de notre journal, le bazar « Halte-Là » et quelques maisons particulières avaient aussi un éclairage magnifique.
La Musique Australienne alla, vers neuf heures, jouer les hymnes nationaux devant l’hôtel du gouverneur et dans la cour d’honneur de notre Maison de Ville. De son côté, l’Harmonie du Patronage Saint-Thomas-d’Aquin, dont les membres sont costumés en marins, avaient organisés une retraite aux flambeaux. Ces deux groupes furent escortés par des milliers de personnes.
L’animation fut extraordinaire jusqu’au milieu de la nuit.
On dansait sur toutes les places, des rondes folles autour des flammes de bengale[sic] : on lançait, près du jardin de l’Hôtel de Ville, des fusées roses et vertes qui faisaient songer aux feux d’artifice de naguère et aux prochaines fêtes dignes de la paix victorieuses et des gloires nouvelles de la France.
L.B.

12 Novembre – Jour férié

L’Administration municipale a été informée que le gouvernement avait décidé de considérer le 12 novembre comme jour férié.
A l’occasion de la signature de l’armistice, les bureaux de la Mairie seront fermés aujourd’hui 12 novembre toute la journée.